Arrêtez de tenir le climat pour responsable des catastrophes

mardi, avril 19, 2022

par Emmanuel Raju | Emily Boyd | Friederike Otto

Une catastrophe se produit lorsque l’aléa rencontre la vulnérabilité. Nous devons reconnaître les composantes humaines de la vulnérabilité et de l’aléa et mettre l’accent sur l’action humaine afin de réduire de manière proactive l’impact des catastrophes.

Les risques naturels tels que les inondations, les sécheresses et les vagues de chaleur deviennent des catastrophes en raison de la vulnérabilité de la société, c’est-à-dire de la propension des personnes, des sociétés et des écosystèmes à subir des dommages. Souvent, les caractéristiques sociales, politiques et économiques des personnes déterminent les différences et les disproportions des impacts. En outre, de nombreux risques naturels ne sont pas seulement des processus naturels, mais sont rendus plus probables et plus intenses par le changement climatique causé par l’homme. Cela a été reconnu depuis longtemps (également ici et ici), mais les catastrophes continuent d’être interprétées comme un « acte de Dieu » ou décrites comme « naturelles ».

Nous soutenons ici qu’un discours dans lequel le rôle de l’activité humaine dans les catastrophes est clairement communiqué – plutôt que de blâmer la nature ou le climat – serait plus propice à une approche proactive, équitable et finalement réussie pour réduire les impacts des catastrophes.

Pointer du doigt les causes naturelles crée un récit de crise politiquement correct qui est utilisé pour justifier des lois et des politiques réactives en matière de catastrophes.

De l’aléa à la catastrophe

Les références aux aléas climatiques tels que les inondations, les sécheresses et les vagues de chaleur en tant que catastrophes « climatiques » ou « naturelles » suggèrent que les catastrophes sont indépendantes de la vulnérabilité. Ce n’est pas le cas. Et la vulnérabilité est souvent construite (également ici) ; les exemples incluent les processus d’urbanisation non planifiés, l’injustice systémique (comme le fait que certaines personnes se voient refuser l’accès aux ressources), et la marginalisation due à la religion, la caste, la classe, l’ethnie, le sexe ou l’âge. La vulnérabilité est donc le produit de processus sociaux et politiques qui incluent des éléments de pouvoir et de (mauvaise) gouvernance. Ces inégalités structurelles sont créées de manière souvent délibérée et ancrée dans les structures sociales et politiques.

Par exemple, dans les zones urbaines, les risques naturels se transforment en catastrophes en raison de processus de planification urbaine inadéquats qui ne tiennent pas compte des risques. Il en résulte des infrastructures inadéquates, un manque de systèmes de protection sociale qui pourraient réduire les impacts ou aider à se remettre des catastrophes passées, et des processus qui poussent les groupes de personnes les plus vulnérables à vivre dans des zones dangereuses. Il en résulte des impacts disproportionnés (pertes et dommages visibles et invisibles),    en particulier dans un contexte multirisque. Ce type d’impact a été observé pendant la pandémie de COVID-19 : la pandémie de COVID-19, combinée à d’autres aléas naturels dans de nombreuses régions du monde, peut avoir poussé des populations déjà vulnérables à une plus grande vulnérabilité, que l’on appelle vulnérabilités composées. Par exemple, pendant la pandémie, le manque d’accès aux systèmes de soins de santé dans de nombreux endroits, combiné à l’absence d’autres systèmes de protection sociale, ainsi qu’à des mesures de réduction des risques de catastrophes et une gouvernance défaillante, ont exacerbé les impacts de ces risques.

Accepter la responsabilité

Accuser la nature ou le climat d’être responsables des catastrophes revient à détourner les responsabilités. C’est en grande partie l’influence humaine qui est à l’origine de la vulnérabilité. Pointer du doigt les causes naturelles crée un récit de crise politiquement correct qui est utilisé pour justifier des lois et des politiques réactives en matière de catastrophes. Par exemple, il est plus facile pour les autorités municipales de blâmer la nature plutôt que de s’attaquer à la vulnérabilité sociale et physique causée par l’homme. Le détournement de la responsabilité conduit également à la poursuite d’un statu quo inéquitable où les personnes les plus vulnérables de la société sont les plus touchées à chaque catastrophe. Un discours qui attribue les catastrophes à la nature ouvre une voie de désengagement subtile pour ceux qui sont responsables de la création de la vulnérabilité.

Vers un changement de perspective

Les évaluations des risques liés au climat se concentrent trop souvent sur des indicateurs à des échelles spatiales basées sur des modèles climatiques, comme le jour le plus chaud de l’année pour indiquer un changement dans la chaleur extrême ou les événements météorologiques les plus extrêmes. Au lieu de cela, pour aider à réduire les impacts des catastrophes, il serait plus instructif d’évaluer les dangers aux échelles temporelles et spatiales qui sont pertinentes du point de vue du risque et de la vulnérabilité, par exemple en examinant les vagues de chaleur qui franchissent un seuil de température particulier dans les villes, sur une journée ou quelques jours, plutôt que d’estimer les extrêmes de chaleur à l’échelle du pays. Les échelles spatiales d’évaluation peuvent faire une grande différence : on estime que la canicule européenne de 2018 est devenue 30 fois plus probable en raison du changement climatique – mais la chaleur extrême des 3 jours où la mortalité a été la plus élevée n’est devenue que 2 à 5 fois plus probable dans les différentes villes européennes.

La science du climat et son attribution ont un rôle important à jouer, par exemple, pour démêler les cas où le changement climatique d’origine anthropique est un facteur de risque majeur. Ce point est important : lorsque le changement climatique a exacerbé le risque, il est probable que l’aléa s’aggrave avec le temps, et que les observations passées deviennent de moins en moins pertinentes. L’attribution du changement climatique doit également servir à faire savoir quelles catastrophes actuelles sont partiellement ou totalement dues à l’action de l’homme sur le climat.

Le 6e rapport d’évaluation du groupe de travail I du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat nous donne l’occasion de réfléchir et d’agir. Les impacts des catastrophes peuvent être réduits de manière drastique. Nous devons cesser de rendre la nature ou le climat responsables des catastrophes et placer la vulnérabilité et l’équité au centre de lois et de politiques proactives et engageantes en matière de catastrophes. Une telle réorientation conceptuelle de base est un point de départ nécessaire pour identifier et tirer parti des solutions structurelles, systémiques et incitatives qui transforment les sociétés pour qu’elles soient plus équitables et résilientes à long terme.

Ce blog a été initialement publié en tant que commentaire dans le journal Communications Earth & Environment le 10 janvier 2022. Vous pouvez lire l’original ici.

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